Témoignage Bernard Thibault (1928-2016)

Témoignage de Bernard Thibault (1928-2016), d'après ses notes manuscrites sur son vécu professionnel de 1954 à 1960 - INRA Arboriculture Fruitière à Angers Belle-Beille puis à Bois l'Abbé-Beaucouzé

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Lorsque je suis arrivé à l’INRA le 15 septembre 1954, le personnel était le suivant :

  • Directeur : Léon Simon
  • Œnologie : André Puissant – Hervé (+ Maurice Parfait qui tenait le laboratoire d’analyses des vins situé à la Maison de l’Agriculture, rue Paul Bert)
  • Amélioration des Plantes : Joseph Brossier, Alain de Péretti
  • Secrétariat : Christiane de Mallevoue
  • Chef de culture : Pierre Chastel (sa femme assurait le ménage)
  • Domaines : Albert Bruneau, René Baudry, Jean Mahé, Louis Chastel, J. Relion ; M. O. temporaire : Jean Plard (Joseph Chastel était alors au service militaire).

La station se tenait sur le site de Belle-Beille où se trouve actuellement la Maison pour Tous. Le 1er avril 1941, le département de Maine-et-Loire a acheté le domaine de Belle-Beille d’une surface de 3,23 ha, et l’a mis à disposition de la station œnologique pour lui permettre de poursuivre ses expériences sur la vigne et les arbres fruitiers. En 1944, le personnel comprenait un directeur, un chef de travaux, une secrétaire et un garçon de laboratoire ; deux chefs de travaux supplémentaires étaient réclamés, l’un pour l’arboriculture (pathologie et génétique), l’autre en zoologie.
L’Etat prenait en charge les transformations du cellier de M. Lorin afin d’y aménager des laboratoires. Après transformation et augmentation de la surface du bâtiment, on y trouvait deux laboratoires pour l’œnologie, deux bureaux pour l’amélioration des plantes, un bureau pour le directeur, un bureau pour la secrétaire, une bibliothèque – en sous-sol, garages, cellier et cave. Un pavillon d’habitation fut construit pour loger le chef de culture et sa famille. Autour des bâtiments étaient plantés : une vigne, la collection générale des cognassiers (en marcottière) et au fond (où se trouve actuellement la Poste), une collection de pommiers.
De l’autre côté de la route (terrain Dolbeau) une pépinière et une collection de variétés de poirier qui avait été écussonnée 1 et 2 ans auparavant.
Le terrain en bas de la chapelle de Belle-Beille était occupé par une vigne ; il a été construit vers 1988. Enfin, la « parcelle du noyer » entre la rue Marcel Vigne et la route de Nantes contenait une petite pépinière. A part Pierre Chastel qui logeait près de la station et Joseph Brossier qui logeait rue Montesquieu, nous habitions tous en ville et arrivions par le bus dont le terminus était à Montesquieu.
Pour le Domaine de Bois l’Abbé, la grande occupation de l’hiver précédant mon arrivée avait été la mise en état des terrains du Grand Bois l’Abbé, devenus libres le 1er novembre 1953, à la fin du bail. Quelques photos témoignent de l’épaisseur des haies abattues par l’équipe et de la vétusté du hangar qui abritait un maigre matériel agricole. Les arbres ont été abattus, les souches arrachées à l’aide d’un bulldozer ; les fermiers des environs, MM. Girard, Guilloux, et Pithon les transportèrent, firent environ 1500 fagots et débarrassèrent le terrain des culées d’arbres, de monceaux de racines et de pierres. Deux parcelles purent être plantées début 1954. Fin 1954, des bovins furent achetés afin d’apporter du fumier au terrain. 

Les bâtiments de ferme existaient encore, de même qu’une petite maison où était logée la famille de Louis Chastel. Un puits (situé maintenant au milieu de la cour et surmonté de la même pompe à chaîne) se trouvait juste en bout de cette maison. En 1957 débute la construction des nouveaux bâtiments à l’emplacement de l’ancienne ferme. Une mare située sous le bureau actuel du chef du Domaine était comblée avec les déblais.
Les premières plantations furent faites à l’endroit où se trouva ensuite la maison habitée par les Rémy (puis les Huet et les Quillivéré). Il s’agissait de la collection générale des cognassiers (209 clones) qui avaient été rassemblés les années précédentes par Joseph Brossier en provenance des pépiniéristes ou de prospections en Provence et dans le Massif Central. La 2ème parcelle, plantée l’hiver 54-55, fut la parcelle A : collection variétale de poiriers (299 clones). Les scions avaient été écussonnés en 1953 sur le terrain de Belle-Beille.
Je ne connais pas exactement l’historique de l’achat du domaine de Bois l’Abbé mais j’ai entendu dire que M. Mayer, alors directeur de la station centrale à Versailles, avait récupéré la somme nécessaire (dans les 700 000 F d’alors, je crois) sur un crédit prévu pour l’amélioration de la pomme de terre. Le pouvoir des Chefs de Département était alors très important. Ils n’étaient « chapeautés » que par un Inspecteur Général, Jean Bustarret, et le Directeur de l’INRA, M. Ferru. Le siège à Paris était rue Kepler. Pour les finances, une éminence grise, M. Ridet, donnait son accord pour débloquer les crédits devant permettre d’entreprendre des travaux.

Léon Simon avait été nommé Directeur en 1942. Il me semble qu’il était en compétition avec M. de Sèze. L’ouverture de ce poste avait été déterminée par les morts successives de Louis Moreau puis d’Emile Vinet qui avaient été Directeurs de la station d’Oenologie.
Léon Simon avait une formation de chimiste (licence je crois) et avait auparavant travaillé aux Sucreries de Gacé (Orne). C’est à la demande du « Groupement pour l’amélioration de la production fruitière en Anjou » que la station œnologique d’Angers a commencé en novembre 1933, l’étude de quelques problèmes intéressant la production fruitière, principalement l’étude des traitements à appliquer contre une cochenille du poirier (Diaspis leperii), le carpocapse (Laspeyresia pomonella), la cécidomyie des poires, l’hoplocampe des poires (Hoplocampa brevis), la tavelure du poirier (Venturia pirina). Dès 1934-1935, on trouve des publications de MM. Moreau et Vinet sur ces sujets dans les Annales des Epiphyties (1934-35, 1937, 1939). Le nom de Léon Simon apparaît dans les Comptes Rendus de l’Académie d’Agriculture de 1942 et 1943 et dans les Annales des Epiphyties en 1944 « L’hoplocampe des poires en Anjou en 1943 ». Dès 1933, la station était devenue « d’Oenologie et d’Arboriculture Fruitière ».
Léon Simon avait une idée « patronale » de sa fonction de Directeur. Tous les samedi Jean Mahé lavait et assurait l’entretien de sa voiture. Il était très fier de l’achat du Bois l’Abbé et y passait souvent vérifier l’avancement des travaux. Il s’occupait également de son imprimerie (tenue officiellement par sa femme) située boulevard G. Dumesnil. Né en 1902, il profita des possibilités de retraite à 55 ans pour demander la sienne en 1957. M. Ferru, alors Directeur de l’INRA, vint nous l’annoncer. En octobre 1958, il reçut les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur.
Au laboratoire d’Amélioration des Plantes la grande occupation était la mesure des feuilles de cognassier. Pendant la belle saison, A. de Péretti récoltait les feuilles sur les pousses de cognassier puis les faisait sécher entre 2 feuilles de journaux (c’était sans doute l’utilité principale de l’abonnement au Journal Officiel !). L’hiver nous mesurions longueur et largeur du limbe et longueur du pédoncule. Les stipules étaient mises entre 2 plaques de verre. Que faire de tous ces chiffres ? Joseph Brossier avait conservé des contacts avec des chercheurs de Versailles (il y avait passé plusieurs mois en formation) qui le conseillèrent sur le traitement statistique. On se mit donc à calculer variance, écarttype et jusqu’au D2 de Mahalanobis qui permettait de séparer les populations différentes. Versailles avait été doté d’une machine à calculer « Monroe », le nec plus ultra de l’époque et il nous arrivait de partir à 4h du matin d’Angers pour arriver à 9h à Versailles afin d’utiliser cette machine. Malheureusement, revenus à Angers, nous n’avions à notre disposition qu’une « Vaucanson » à main : à force de tourner la manivelle toute une journée le poignet était endolori. 

Joseph Brossier était licencié en sciences ; il avait connu à la Catho d’Angers André Puissant et R. Geoffrion (qui fit sa carrière à la Protection des Végétaux d’Angers). Il n’avait pas de formation en biologie. Je pense qu’il avait été recruté vers 1948 puis envoyé un an à Versailles et ensuite à Bordeaux pour s’initier à l’arboriculture. Il n’avait dû revenir à Angers que vers 1950 peu avant l’inauguration de Belle-Beille par P. Pfimlin (voir le Livre d’Or). Léon Simon le présentait un peu comme son dauphin.
Joseph Brossier avait donc gardé des contacts à Bordeaux ; Jacques Souty et René Bernhard venaient de temps en temps pour le conseiller. Avant qu’Angers ne prenne trop d’extension, Jacques Souty avait proposé à J. Brossier de mettre un camion à sa disposition pour amener à Bordeaux toute la collection de cognassiers ; si J. Brossier avait suivi, il ne serait resté à Angers que l’Oenologie. Je suppose que c’est Léon Simon qui s’est opposé à ce projet qui n’a jamais été exécuté.
C’était aussi vers 1955 l’époque des « prospections ». En dehors de celles de Joseph Brossier pour le cognassier, Léon Simon nous incita à prospecter la région de RedonNantes afin de repérer des clones intéressants de la « Reinette Chailleux » ou « Drap d’Or ». C’était la pomme de son enfance (il était originaire de Chateaubriand). Un cahier doit encore exister sur cette prospection ainsi que 2 autres sur la « Reinette du Mans » et la « Reinette Clochard ». Ceci permit l’introduction de nombreuses origines qu’on doit retrouver dans le cahier d’introduction. Quelle en fut l’utilité ?

En 1955 on fêtait en grande pompe le centenaire de la « Doyenné du Comice » avec apposition d’une plaque commémorative dans le jardin des Beaux-Arts, jardin de l’Abbaye St Aubin (remontant à l’an 356). Un congrès avait lieu à la Chambre du Commerce ; Léon Simon et Joseph Brossier présentèrent une communication « Problèmes d’arboriculture fruitière étudiés à la station ». L’inventaire des collections recensait plus de 200 clones de cognassier, 390 variétés de poirier et environ 600 de pommier.
C’était aussi l’époque où les producteurs de fruits rassemblés en groupements départementaux organisaient chaque année, à tour de rôle, une journée fruitière.

Le Docteur Plessy de Chalonnes présidait celui de Maine et Loire et même ensuite, la Fédération des Groupements des Producteurs de Fruits de l’Ouest. Laïus une journée, visite de vergers une autre journée ; celle-ci engendrait une longue file de voitures managées par M. Laumonnier de la DSA (Direction des Services Agricoles) qui était en même temps Colonel en retraite du Train. Le tout se clôturait par un dîner-banquet avec souvent une manifestation folklorique. La Baule pour la Loire Atlantique, Les Sables d’Olonne pour la Vendée, le château de Bonnetable pour la Sarthe, le château de Montsoreau pour le Maine et Loire, étaient les lieux de ces agapes. La Sarthe comptait plus de 100 adhérents, le Maine et Loire une soixantaine. L’ensemble des autres départements (Vendée, Loire inférieure, Indre et Loire, Deux Sèvres, Vienne, Ile et Vilaine) ne représentait qu’environ 25 à 30 adhérents. En dehors de ces visites organisées, nous passions visiter le reste de l’année de nombreux vergers. En décembre 1954, Léon Simon avait été consulté sur l’opportunité de la création du verger de la Charlotte, route d’Ecouflant. C’était, au moins dans la région, le premier grand verger commercial : 2/3 de pommiers (Golden Delicious, Richared, Reine des Reinettes, Canada), 1/3 de poiriers (Duc de Bordeaux, Beurré Hardy, Passe Crassane). 

En ce qui concerne l’œnologie, André Puissant était aidé par un technicien Hervé. Vers 1956, Mlle Genty fut embauchée comme laborantine ; elle ne dût rester qu’environ 2 ans et partit pour se marier. A cette même époque fut embauché également à l’œnologie un « homme à toutes mains » Roger Ruelle. Au secrétariat Mlle de Mallevoue faisait le courrier, la comptabilité, le téléphone, la frappe. C’était une forte fille au physique comme au moral. Un jour que Léon Simon lui faisait quelques reproches tatillons, elle lui a claqué la porte en lui disant « Je vous colle ma démission » et elle tint parole. Je crois qu’elle a été remplacée par Mlle Riflé. Comment Pierre Rémy fut-il choisi pour succéder à Léon Simon ? Lorsque ce dernier parla de prendre sa retraite, Joseph Brossier n’était encore qu’assistant : ceci a pu jouer. J’imaginerais aussi volontiers une influence de Jacques Souty, heureux de placer un de ces « hommes » sur l’échiquier arboricole.

Pierre Rémy prit en charge la surveillance de la construction des bâtiments de Bois l’Abbé, deux bâtiments construits en équerre. Le premier dédié à la recherche comprenait un rez-de-chaussée avec 3 petits bureaux, une grande pièce devant servir de cantine, mais tout de suite utilisée comme laboratoire ; à l’étage, le bureau du directeur, deux petits bureaux, un grand laboratoire. Le second réservé au domaine comprenait deux grands compartiments au-dessus des caves où ont été installées cinq petites chambres froides ; un quai permettait de décharger aisément les caisses de fruits pour entreposage et expérimentation. Ces bâtiments construits en béton selon les habitudes de la reconstruction des villes sinistrées par la guerre, étaient froids en hiver ! Le chauffage (par accumulation électrique) était insuffisant étant donné les déperditions par les fenêtres…

En plus de ces bâtiments, on trouvait un hangar agricole avec écurie et stabulation libre pour les bovins, la maison du directeur et une maison double pour deux gardiens.

C’est en avril 1959 que le personnel intègre ces nouvelles installations, ne laissant à Belle-Beille que l’œnologie et la régie. Début 1960, l’équipe de recherche comprenait quatre scientifiques, Pierre Rémy, Joseph Brossier, Luc Decourtye, Bertrand Bidabé, un ingénieur, Bernard Thibault, deux techniciens, Alain de Perreti, Jean-Claude Michelesi. En 1960, Pierre Chastel démissionna et fut remplacé par Henri Quillivéré qui prit la responsabilité des deux domaines.
L’opportunité d’acheter deux autres fermes jouxtant le premier domaine se présenta en 1958. La ferme appartenant au docteur Drudin et louée à Joseph Guilloux fut achetée par l’INRA en décembre 1958 ; sa surface sur Beaucouzé était de 19ha 76a 41ca. Le bail conclu avec le fermier pour 9 années a été signé le 1er novembre 1957 ; l’INRA en prendra possession pour l’expérimentation fruitière en 1967. 

Pierre Rémy apparaissait comme un homme jeune, froid (car timide), auréolé de son diplôme d’ingénieur agronome et qui plus est, bercé dans le milieu arboricole. Son père dirigeait l’Ecole d’Horticulture d’Ecully (près de Lyon) et son beau-père était le célèbre pépiniériste E. Moreau. A Bordeaux il avait commencé depuis 2 ans à s’occuper du pommier (on reconnaît bien là la discipline et l’organisation de l’INRA !) et il amena avec lui 300 semis du croisement ‘Golden Delicious x Rtte Clochard’ fait à la Grande Ferrade et où Luc Decourtye sélectionna, Charden, Cloden… et plus tard Chantecler.
Pierre Rémy se révéla un excellent organisateur. Il prit le secteur pommier et Joseph Brossier fut responsable du poirier et des porte-greffe. Il nous équipa de bureaux, chaises, téléphone, matériel agricole. Secondé d’une manière très efficace par sa femme (mais celle-ci nous semblait un peu trop « présente ») il passait ses samedi ou dimanche à faire le tour du domaine, exigeait que les outils agricoles fussent nettoyés et huilés chaque fin de semaine. Il laissait également des petites notes du genre « veuillez ranger votre bureau avant de partir ». Mme Rémy s’occupait de la bibliothèque avec aussi beaucoup d’autorité.
Quand Pierre Rémy prit-il officiellement ses fonctions ? C’est le 17 avril 1959 que nous avons emménagé au Bois l’Abbé, Joseph Brossier prenant le grand labo au 1er étage et moi celui du rez-de-chaussée (prévu au départ pour servir de cantine). Alain de Péretti occupait un petit bureau également au rez-de-chaussée. Ceci me changeait de la promiscuité avec Joseph Brossier qui était notre lot à Belle-Beille où nous étions côte à côte sur un bureau de bois qui a atterri à La Rétuzière dans le bureau de Jean-Claude Michelesi. Je pouvais enfin respirer un autre air que la fumée de tabac sortant de la pipe de J. Brossier…

Une grande journée fruitière a été organisée à Paris à la Maison de la Chimie en 1958, présidée par Jean Bustarret. Joseph Brossier faisait un topo sur la sélection du cognassier, Pierre Rémy sur le choix des variétés de pommier en fonction des conditions du milieu et moi la même chose pour les variétés de poirier.